"Mais enfin, Maya, ce n'est pas une échelle, c'est un escabeau !"

Ace Attorney et le système judiciaire japonais

Vous connaissez par cœur la série Ace Attorney, vous savez tout ce qu'il est possible de savoir sur cette série, et vous êtes incollable sur son univers ? Mais est-ce que vous vous êtes déjà demandé la part de réel qu'il y avait dans le système judiciaire de cette série ? Car oui, il y en a, et pas qu'un peu. Shu Takumi a laissé dans son œuvre un bon nombre d'éléments qui sont une critique plus ou moins voilée du système judiciaire de son pays.

Alors oui, Ace Attorney reste un jeu vidéo, avant tout pensé d'un point de vue ludique. Mais ça n'empêche pas d'être porteur d'un message, au même titre qu'un film ou un livre. Metal Gear Solid est une critique de l'armée et du militaire. Resident Evil est une critique de la surpuissance de certaines entreprises, etc. Pour Ace Attorney, c'est pareil. C'est une parodie de système judiciaire, et à ce titre, elle en reprend et exacerbe des défauts déjà existants. Certains évidents, d'autres un peu plus cachés, mais existants quand même. Nier leur existence serait complètement absurde.

Ajoutons à cela que dans Ace Attorney, les affaires sont toujours plus complexes qu'elles ne le semblent de prime abord. Alors pourquoi les jeux eux-mêmes dérogeraient à cette règle ?

Pour plus de lisibilité, nous allons traiter les grands thèmes récurrents en tant que tels, et les éléments moins importants spécifiques à certains épisodes dans la partie qui les concerne. Par contre, vous êtes prévenus, cet article ne prend pas de pincettes pour ce qui concerne le spoil.

1. Les thèmes récurrents



L'accusation et les procureurs

Première critique très présente dans la série, la relation malsaine qu'entretient la police avec le ministère de l'accusation, qui est sous le contrôle direct de cette dernière. (Notons aussi que la situation de la police est la même que dans un pays que vous connaissez bien : la France.) Cela amène une vision des choses qui consiste à penser que la police fait naturellement bien son boulot et a forcément arrêté la bonne personne. (Ce qui est bien évidemment faux, il n'y a qu'à voir le nombre de personnes aux États-Unis relâchées des années après leur condamnation grâce aux progrès de la police scientifique, l'ADN en tête.) L'accusation n'a alors plus qu'à présenter les preuves qui lui ont étés transmises tandis que la défense doit mener sa propre enquête de son côté, seule.

Au Japon, c'est même un cas extrême puisque les procureurs peuvent carrément diriger l'enquête et c'est à eux que revient la décision de porter l'affaire dans les tribunaux (c'est la base du concept des deux spin-off Investigations, d'ailleurs).

Un exemple frappant de ce cas de figure est le discours prononcé par Tektiv dans l'affaire 4 du premier volet, qui vous le répètera presque mot pour mot : Hunter, d'après lui, leur fait confiance en partant du principe que le type qu'ils ont arrêté est le coupable. Et c'est pour ça que Tektiv se donne à fond. On connait très bien le résultat.

On pourrait rétorquer que cela ne reflète pas la réalité : Si les clients de Phoenix étaient coupables, le jeu ne marcherait tout simplement pas. Et l'on aurait raison, mais les statistiques sont assez parlantes : Au japon, si vous êtes inculpé, vous avez 99.8% de chances d'être reconnu coupable.
L'un des meilleurs avocats du pays (pour le citer, Takashi Takano) n'a, en 25 ans de métier, acquitté que 5 clients, et c'est un bon score. Certains avocats ne gagnent pas un seul procès dans leur carrière.

Certes, ça tombe bien que ce fait existe, parce que ça colle aux mécaniques de gameplay. Mais ça n'en reste pas moins le reflet de la réalité.
Ce qui s'explique, entre autres, par ce qui a été dit plus haut : les procureurs décident de porter ou non l'affaire à la cour, et ne traiter que des affaires où les chances de décrocher un verdict de culpabilité sont élevées est vu comme un signe de professionnalisme, ce qui a pour effet pervers de mener à une politique du chiffre chez les procureurs, personnifiée dans la série par les Von Karma, surtout le père, qui n'a jamais perdu un procès en 40 ans.

Mais ça ne s'arrête pas là. C'est même la partie émergée de l'iceberg. Vous l'avez sans doute remarqué, les procureurs de Ace attorney sont toujours des personnages craints et respectés, qui jouissent d'une autorité, d'un statut social et d'un respect très important. Vous avez déjà fait le parallèle avec la situation de Phoenix ? Il ne se fait même pas respecter par ses assistants et il est toujours fauché quand Hunter ne se retient pas sur les voitures de luxe.
Il y a une raison à cela : C'est que c'est pareil en vrai, au Japon. Les procureurs sont généralement issus de familles aisées voire nobles, leur donnant de fait, en plus de tout ce qui a déjà été évoqué, une considérable influence sur la bureaucratie. Ils sont respectés autant, voire plus que le juge ; tandis que les avocats viennent au contraire de la plèbe, et de fait, mènent de moins longues études les désavantageant en termes de connaissances des lois, et n'ont aucun pouvoir sur la bureaucratie.
Les réformes faites après la seconde guerre mondiale ont un peu rééquilibré les choses, mais l'archétype est toujours d'actualité.

Quand on regarde de plus près, Phoenix Wright dépeint en réalité un avocat idéal, qui ne peut pas exister dans la réalité : Un avocat qui contredit les procureurs, chose qui se fait très peu, et agit lors des phases d’enquête, chose impossible faute de moyens, étant donné que c’est l’accusé qui paye l’avocat dans tous ses déplacements, etc. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Phoenix est toujours fauché : En principe, dans le système japonais, les avocats sont extrêmement chers, bloquant donc une partie de la population à l’accès à ceux-ci, le système d'avocat commis d'office n'existant que partiellement (un avocat n'est commis d'office qu'au moment du procès et pour une instance seulement, ce qui fait que l'avocat change entre deux instances).

La Police

Revenons deux minutes sur Tektiv, qu'on a laissé de côté pour parler des procureurs. Ça n'a pas dû vous échapper, quasiment tous les policiers de cette série sont des caricatures d'inspecteurs ratés. Tektiv est un mec bien, droit dans ses bottes et son cœur, mais il est d'une telle incompétence qu'il arrête quand même la mauvaise personne. On pourrait refaire la même description en changeant quelques mots pour Fullbright. Maguy Loiseau a été arrêtée pour meurtre quatre fois dans toute la série, Bill Balaud est un bon gars mais à côté de qui même Tektiv est un professionnel, et Ema Skye n'en touche pas une dans son boulot car frustrée d'avoir été casée là plutôt que chez la police scientifique. Voilà pour les principaux.

Ces faits non plus ne sont ni une coïncidence, ni une pure mécanique de gameplay.

Dans les années 2000, la confiance en la police a chuté sous les 50%, un record historique.
Depuis les années 90, la criminalité a augmenté de 150% et les gens pensent que la police n'est pas en mesure de faire face à cette nouvelle criminalité. Eh oui, l'âge sombre de la loi de Dual Destinies non plus n'est pas une invention.
Tektiv et les autres sont le symbole de cette police qui veut faire bien mais qui est complètement dépassée par les événements.

Le juge

Une autre critique récurrente, le juge. Cela n'aura échappé à personne, c'est une vraie girouette, qui change en permanence d'opinion sous le coup de la surprise, allant jusqu'à lui-même se faire surnommer dans le jeu de cette manière. Arrêtons-nous cependant un peu sur ses actes, combien de fois est-il réellement du côté de la défense ?

Bien entendu, il l'est quand le coupable a fait son breakdown, que toutes les contradictions ont été résolues, quand il n'a plus qu'à prononcer le verdict. Mais combien de fois se place-t-il, au cours du procès, du côté de la défense, alors que Phoenix a clairement prouvé que l'accusation s'était trompée ?

On peut trouver un cas : La première affaire de Justice For All, et éventuellement la dernière, où il acquittera Engarde si vous faîtes une erreur lors du dernier twist.
En dehors de ce moment-là, peu importent les circonstances, y compris avec l'accusation complètement boîteuse de Sérénade et Volte face (un gamin qui sait manier un très gros pistolet sans se démonter l'épaule à cause du recul, c'est très logique), il est du côté de l'accusation jusqu'au bout. Les 99.8% de chances d'être condamné au Japon ne sont donc pas dûes qu'au procureur, le juge aussi ayant son mot à dire.

Les aveux des accusés

Un point plutôt mineur par rapport aux précédents, qui est abordé de manière très détournée par la série (ce qui se comprend vu le sujet) est celui des aveux soutirés de force.

Au japon, on peut vous mettre en détention 23 jours de suite sans vous laisser voir personne, y compris un avocat (contre 4 en France.) Est-il nécesaire d'expliquer que vous faire mariner 23 jours sans boire ni manger, ou juste de quoi prolonger votre agonie, avec pour seule solution d'avouer un crime que vous n'avez pas commis, n'est pas une solution tenable ?

Bien sûr, pour que ce type d'aveu soit reconnu, il faut que l'accusé aie connaissance de détails que seul le meurtrier aurait pu connaître. On peut cependant imaginer que ce n'est pas vraiment un obstacle qui peut arrêter un procureur décidé à obtenir un verdict coupable, avec l'arsenal de moyens qu'il a à sa disposition.

Au passage, il est intéressant de noter que le système judiciaire nippon est inspiré du système français (on en reparlera un peu plus tard) et que c'est justement car inspiré de celui-ci que la présomption d’innocence et les droits des suspects sont déplorables….

Par exemple, dans le système judiciaire japonais, tout comme dans le système français jusqu’à récemment, l’'avocat est écarté des interrogatoires, et les entretiens avec son client sont réduits au strict minimum, contrairement au système américain, qui permet la présence de l'avocat à la demande du suspect, comme on peut le voir dans toutes les séries policières du monde.

Soyons clairs, ce fait n'a jamais été évoqué ouvertement dans Ace Attorney. Cela dit, réfléchissons au nombre de gens qui avouent pour des raisons personnelles dans la série : Lana Skye, Maya Fey dans Réunion et Volte-face, Le triangle amoureux de la Turnabout Academy de Dual Destinies, Lauren Paups de AAI 1, ou, plus éloigné, Jowd de Ghost Trick. Cela fait pas mal de monde, n'est-ce pas ?

Pour donner un exemple réel, on peut citer l'affaire Toshikazu Sugaya, tirée d'une source anglophone :

Prenons l'affaire Toshikazu Sugaya. Il avait le profil et le type sanguin d'un meurtrier d'enfant, mais la police n'avait aucune preuve. "Ils sont entrés et m'ont dit de m'asssoir", se souvient Sugaya. "Ils n'arrêtaient pas de répéter 'Vous avez tué cet enfant, n'est-ce pas ?", j'ai dit 'Non, non', mais ils ne me croyaient pas." Après un interrogatoire de 13 heures sans nourriture, eau ou avocat, Sugaya a avoué. Armée de cette confession, l'accusation réussit à le faire accuser, et on le condamna à la prison à perpétuité. Cela prit environ 18 ans avant que la science moderne des analyses ADN ne le disculpent complètement.

18 ans d'enfermement parce que la police lui a soutiré des aveux faux sous le prétexte qu'il avait le profil type du tueur d'enfant, alors qu'ils n'avaient pas de preuves solides avant que l'ADN ne l'innocente formellement. Est-il encore envisageable de soutenir que la personne arrêtée par la police est forcément la bonne ?

Origine du système

Cela peut sembler bizarre de mettre ce paragraphe à la fin, mais il fait beaucoup plus sens de cette façon.

Il faut savoir que le système judiciaire dont nous parlons est inspiré du système judiciaire français ; plus précisément l'ancien code pénal, établi en 1880 s’inspirait du code criminel français. À cette époque, le Japon avait adopté un code pénal moderne sur le modèle occidental. Le code pénal actuel a été établi en 1907 sous l’influence du code allemand. Le code de procédure pénale, également sous influence de la doctrine allemande, a été promulgué en 1922. Il a été entièrement réformé afin d’être conforme à la nouvelle Constitution de 1948.

1880, réforme du code pénal... Eh oui, c'est bien la période à laquelle va se passer The Great Ace Attorney, le prochain jeu de la série. Il y a donc encore une raison à ça.

À noter quand même une ou deux différences avec le réel : les procès ne sont ni faits le lendemain du crime, ni d'une durée de 3 jours. Seulement il faut savoir que si l'enquête peut effectivement prendre du temps, pour bien mettre la pression (la garde à vue dont on a déjà parlé, etc.) les procès sont effectivement plutôt expéditifs, pour toutes les raisons déjà évoquées. Le système de 3 jours n'est donc qu'une caricature qui exagère à peine.

2. Jeu par jeu



Phoenix Wright : Ace Attorney

Le grand dada du premier Ace Attorney, c'est la corruption de la justice et les dissimulations de faits.
Mia est morte parce qu'elle en savait trop sur Redd White, qui lui-même a des dossiers compromettants sur Hunter et le juge. Il a tellement de pouvoir qu'il a failli s'en sortir, et que le verdict n'est tombé que parce que Mia lui a fait avouer en lui mettant la pression. C'est un exemple de corruption de la justice par connivence avec la politique.
Dans l'affaire 3, on assiste à un crime maquillé par la mafia, mafia qui a bien failli s'en prendre directement à Phoenix d'ailleurs. Il est donc question de connivence avec la mafia.
Pour ce qui est de l'affaire 4, on retrouve le problème de politique du chiffre chez les procureurs, Von Karma et son palmarès. L'affaire fait connivence avec elle-même dans la mesure où Von Karma a dissimulé la vérité sur l'affaire DL-6.
Enfin, concernant l'affaire 5 : L'affaire SL-9 a été étouffée par les médias et Gant a utilisé cette même affaire pour faire chanter Lana toute sa vie en faisant croire qu'Ema était la coupable. Gant qui d'ailleurs est l'incarnation pure et simple de la corruption de la police, faisant chanter Lana et utilisant son pouvoir pour placer cette dernière au poste qui l'arrange, faisant passer des fausses preuves pour inculper Joe Sinister et occultant le travail de l'équipe d'enquête... La police étant étroitement liée à l'accusation et donc à la justice, c'est un exemple supplémentaire.

Pour parler rapidement du film, il recentre sur le seul thème de la corruption de la justice, remplaçant le politique par le journalisme, critiquant de fait la sur-présence dans la vie judiciaire d'un pouvoir qui devrait en être détaché. Redd White devenant un journaliste dans le film, qui se "suicidera" en prison.

Est aussi évoqué le problème des fausses preuves, que ce soit dans l'affaire 4 avec Von Karma qui se fait blâmer lors de son procès contre Henri Hunter pour usage de fausse preuve, ou les soupçons qui pèsent sur Hunter tout le long d'usage de faux et de faux témoignages.

Justice for All

Cet opus n'est pas spécialement critique de la justice en elle-même, mais de l'image que celle-ci donne devant le public. Il faut savoir que cet épisode est principalement dû à des critiques d'avocats qui trouvaient les coupables trop "méchants", trop "propres". Revenons donc rapidement sur les criminels du premier jeu :

-Frank Khavu est un voleur qui a raté son cambriolage et n'a eu aucun scrupule à tuer.
-Redd White est l'archétype du type que tout le monde veut voir mourir mais qui a des dossiers sur tout le monde et ne se retient pas sur le chantage.
-Manfred von Karma n'a pas hésité à tuer Henri Hunter pour se venger de son blâme.
-Quant à Damien Gant, il a fait chanter Lana pour son intérêt personnel et sa carrière.

Bref, des ordures finies qui méritaient plus que largement d'aller en prison. Seule Dee Vasquez est un peu plus humaine, se vengeant de l'homme qui a tué celui qu'elle aimait, mais malgré tout très condamnable de par son lien avec la mafia.

Revenons à présent sur Justice for All.

-Dans la première affaire, la victime est uniquement morte parce qu'elle portait son uniforme de policier et que Wellington a cru s'être fait coincer ; donc au final sans raison.
-Dans la seconde, on trouve une infirmière qui s'est faite voler sa vie dans un accident de voiture et qui a dû assumer celle de sa sœur. On a aussi un docteur, qui, pour réhabiliter la réputation de sa clinique, mourra, tué par cette même infirmière qui le tient pour responsable pour ne pas avoir à se dire que si, c'est bien sa faute à elle.
-Dans Volte-Face Circus, Acro tuera la personne qu'il aime le plus au monde en voulant tuer Monique et s'en voudra toute sa vie pour cela. Pour échapper à la peine de mort qui l'attend et voir un jour son frère se réveiller, il est obligé de faire porter le chapeau à Max.
-Enfin, dans la dernière affaire, Phoenix lui-même va brutaliser Andréa Landry, une personne ne pouvant vivre seule, dépendante des autres, par orgueil de considérer que son client ne peut pas mentir, pour lui soutirer des aveux.
On pourra certes rétorquer que c'est Hunter le responsable de ce dernier fait... Sauf que ce n'est pas lui qui a continué a accuser Andrea même après qu'elle ait avoué.

Justice for All porte parfaitement son nom, exprimant la cruauté de la justice qui s'abat de manière implacable sur tout le monde, sans distinction.
On notera cependant qu'Hunter est dans cet épisode l'incarnation de l'espoir, représentant un procureur repenti qui a compris que la vérité était plus importante que le verdict coupable. Il incarne la conviction de Takumi que le système peut changer et apprendre de ses erreurs. C'est pour cela que dans la seconde journée, il ira jusqu'à se battre avec Wright pour faire durer le procès.

En parallèle, commence en douceur une critique de la peine de mort. Acro qui fait porter le chapeau à Max pour espérer voir un jour son frère se réveiller, Andréa qui se fait exécuter dans la mauvaise fin, la peine de mort qui est évoquée plusieurs fois dans le dernier procès du jeu. C'est léger, mais c'est un bon préambule à...

Trials & Tribulations & Ghost Trick

Ce sont les épisodes où la peine de mort est le plus clairement évoquée et critiquée. On peut citer la première affaire, qui est un cas de mort par... électrocution, métaphore de la chaise électrique.
Là où cela devient sérieux, c'est dans la dernière affaire, qui aborde la thématique de faire revenir les morts à la barre via le channelling.

Car c'est la critique qui revient le plus souvent devant la peine de mort, et la plus pertinente sans doute aussi : Une fois la sentence exécutée, impossible de faire revenir et témoigner l'accusé pour discuter de son procès ou le faire réviser. Donc si c'est la mauvaise personne qui est arrêtée, on a purement tué un innocent. Vive la justice...

Il faut savoir qu'au Japon, 80% de la population est favorable à la peine de mort. D'après un militant anti peine de mort, principalement à cause du manque total d'information sur le sujet. Le gouvernement laisse très peu d'informations filtrer sur ce sujet, au point que les condamnés sont informés de leur exécution la veille, et seule la famille est informée de l'application de la peine de mort, sans que le condamné ait la possibilité de voir quelqu'un. Ceci dit, le ministre de la justice doit quand même donner son aval sur les condamnations en les signant. Oui, exactement comme dans Ghost Trick où Jowd est informé de son exécution le soir même, ou encore avec le ministre de la justice qui est manipulé par Yomiel pour signer l'ordre d'exécution de Jowd. Vous l'aurez compris, la peine de mort est un sujet cher à Takumi, qu'il reprend souvent, comme par exemple dans... Professeur Layton VS Ace Attorney !

À noter que la version originale de Trials & Tribulations comprenait également une critique des lois anti pédophiles au japon, lors de l'affaire entre Régis Florimet et Dahlia Plantule. Critique qui a disparu lors de la traduction. En effet, lors de la sortie de AA3, le Japon était toujours sous pression internationale pour faire passer des lois visant durement la pédophilie. Après tout, l’'enfant est sacré, il faut le protéger envers et contre tout, etc…...
Mais voilà que l’on nous sort une affaire comportant une relation entre une mineure et un adulte. Et de surcroît, c’est la mineure qui manipule l’'adulte.
C'est peut-être un peu tiré par les cheveux, mais tout cela ressemble grandement à une critique de ce caractère sacré de l’enfant, qui justifierait tout et n’importe quoi. Caractère sacré qui, en France, nous a conduit à l’affaire Outreau au passage, sans aucune remise en question depuis.

En gros, Shu Takumi critiquait a priori les dérives que peuvent entraîner ces lois. C’'est discutable sur certains points, certes, mais sur d'autres le débat est toujours ouvert.

Apollo Justice

Pour cet épisode, Shu Takumi aborde deux problématiques entièrement nouvelles dans la série : L'insuffisance des preuves et le système de jury.
Revenons un instant sur les affaires :

Dans la première, Phoenix Wright fait tomber Kristoph Gavin en se servant d'Apollo et d'une preuve falsifiée qui prouve que Gavin est le meurtrier.
Au-delà du fait qu'on peut se demander s'il l'a fait pour faire éclater la vérité ou s'il s'est simplement vengé de celui qui lui avait fait perdre son badge en lui faisant le même coup, le fait que cette preuve falsifiée ait été le seul moyen de coincer Gavin commence d'emblée à poser la question de l'insuffisance des preuves.

Il faut savoir qu'en plus de tout ce qui a été dit précédemment, le système judiciaire japonais accorde une importance énorme aux preuves, bien plus qu'aux témoignages et au reste, d'où cette phrase que l'on croise environ dix fois par jeu, "Au tribunal, seules comptent les preuves". Apollo Justice est blindé d'affaires qui remettent en question cette vision des choses. À la première affaire s'ajoute la troisième, où Daryan ne craque finalement que sous la menace de faire témoigner Thomas Kashkash, et la quatrième, où Gavin n'est finalement jamais coincé par des preuves : Seul le système de jury permet de l'envoyer derrière les barreaux.

Pour parler de ce fameux système de jury, il faut savoir qu'au moment de la sortie du jeu, le Japon était effectivement en train de débattre pour savoir si oui ou non il fallait réinstaurer un système de jury, chose qui a effectivement été votée, en 2004, pour n'être appliquée que 5 années plus tard. Pour être précis, désormais, en première instance, pour les crimes passibles de la peine de mort ou de l’emprisonnement à perpétuité (assassinat, vol avec violence ayant entraîné la mort, viol, etc.), un jury mixte composé de 3 magistrats professionnels et de 6 citoyens ordinaires (des juges laïcs ou « Saiban-in ») détermine la culpabilité et la peine des accusés. Les décisions se prennent à la majorité simple. Cette réforme a pour objectif de réduire la durée des procès, avec l’introduction de débats contradictoires et d’une procédure accusatoire orale, comparable à celle que nous connaissons en France. Pour autant, les Japonais n’adhèrent pas à cette évolution.
Le message est ici clair : un jury, même partial, comme Lamiroir, pourra toujours voter contre les pressions internes du système judiciaire, car détaché de ce dernier.

A noter que le speech de Kristoph à la fin fait de lui une grosse caricature du Japonais conservateur / réactionnaire moyen : refusant toute évolution du système judiciaire et criant au sacrilège devant cette réforme, il représente probablement une bonne partie de l'opinion publique japonaise, qui, par manque de connaissances du système judiciaire, a mal accueilli cette réforme.

Ceci dit, ce système n'est pas qu'une bonne nouvelle : il semblerait qu'en pratique, les jurés aient tendance à appliquer des peines plus sévères que les juges par manque de jugement sur la gravité d'un crime, ainsi que la tendance à ne pas prendre en compte des circonstances atténuantes telles qu'une fin de vie proche ou une maladie mentale grave.
Une réforme a cependant été présentée pour que la peine de mort doive être acceptée à l'unanimité pour être appliquée.

Dual Destinies

Cet épisode est finalement la suite logique de Apollo Justice, qui, avec ce système de jury, témoignait d'une volonté de s'ancrer dans son époque et de traiter de problèmes d'actualité. L'âge sombre de la loi est la représentation de cette époque où la population ne fait plus confiance à la police, et dans une moindre mesure aux tribunaux, et la croit incapable de lutter contre la criminalité moderne, au point que la police en vient à cacher certains délits mineurs mais également certains homicides pour faire artificiellement baisser les chiffres sur la criminalité.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle plusieurs affaires de cet épisode sont assez atypiques et différentes de ce à quoi nous avait habitué la série jusque-là. Elles sont l'illustration de cette criminalité moderne, qui ne se limite plus au simple homicide. La première affaire traite d'un attentat à la bombe. La seconde d'un jeu d'influences politiques à l'échelle d'une commune. La quatrième et la dernière affaire traitent une fois de plus d'attentat à la bombe mais également de la question des espions. Des types de criminalité qui ont connu une augmentation énorme ces dix dernières années.

Ace Attorney Investigations

Dans la mesure où Shu Takumi n'a pas du tout travaillé dessus (il était superviseur sur Apollo Justice et n'était que très peu sur Dual Destinies), il y a très peu à dire sur les Investigations.

On peut cependant noter que le premier opus reprend cette idée d'insuffisance des preuves, en abordant la question des criminels que la loi est impuissante à arrêter, personnifié dans cet épisode par Quercus Alba qui, protégé par son immunité diplomatique, va mettre en échec Hunter jusqu'au bout, l'arrestation d'Alba n'étant rendue possible que part l'intervention de Lang, qui annule son immunité.

Remerciements :
- Yumil pour la rédaction et les recherches
- Zvarrit, étudiant en droit et puits de science dans ce domaine
- Arty Valdi et Gold Noway pour les corrections et reformulations


Quelques sources :

Escapist Magazine
Archives des forums Nintendomaine
Le site du gouvernement
Opinion internationale
Article sur la peine de mort au Japon
Le Figaro